Ruff Draft – Illusion Fracture

 

 

« Mentaliser » la musique et se fabriquer une imagerie du son nécessite de réunir quelques conditions.
D’abord, une ambiance tranchée, singulière. Ensuite, une identité, une patte, une direction artistique. Enfin, un peu d’imagination de la part de l’auditeur.

 

Avec Illusion Fracture, Ruff Draft satisfait bien volontiers à ces exigences. L’univers musical de cet album est unique, à la croisée de nombreux chemins, mais pourtant il en transpire une identité propre avec sa « schizophrénie quasi homogène ».

 

Mais l’auteur ne contrôle pas l’interprétation de ses créations, cette fameuse « mentalisation ».
Alors quand c’est une subjectivité de cerveau malade capable de débiter un nombre incalculable d’inepties à l’heure qui retranscrit ce qu’a pu lui évoquer 40 minutes de musique mutante, faut pas s’étonner de voir le pouvoir de l’imagination dérailler quelque peu…

 


AUTOPSIE AFFECTIVE


 

Illusion Fracture respire la fusion à plein nez. Les inter-influences entre le hip-hop et l’electronica sont perceptibles à quasi chaque track. Mais cette schizophrénie musicale est toujours subtilement infusée, au travers des ambiances, des mélodies, de la construction du morceau.

 

Alors, juste pour « mentaliser » le propos, on s’imaginera les mauvais garçons de Compton téléportés sur le Faucon Millenium avec Chewie, ou Han Solo (ne pas prononcer « Yann », le gars n’est pas breton, il me semble pas qu’il commande des bolées de cidre dans les tavernes intergalactiques) parachuté dans le Watts en pleine guerre de gangs.

 

Il y a bien longtemps, dans un quartier lointain, très lointain…


 

Dès l’intro de l’album, on est envoyé directement à L.A. pendant le couché de soleil, sur des notes jazzy et des drums bien classes, avec quelques envolées lunaires pour pas s’endormir sur la plage. Enchainement avec la deuxième piste et changement radical d’ambiance.

Les synthés se déchaînent, tout « s’électronise » et s’accélère. Mais l’esprit hip-hop persiste, avec ce côté agressif, limite « embrouilleur » qui se dégage du morceau.
O-Dog de « Menace II Society » en train d’engrainer des voyous de la grotte de Jabba

 

Déboule ensuite Curry and Cookies… Un des sommets de l’album. Un trip « cosmico-sensuel » un peu gangster et carrément hypnotique.
La construction de la track a de quoi désarçonner, mais elle est juste merveilleuse de cohérence.

 

Un démarrage pour faire bouger les nuques sans dérider les « poker faces », ambiance thug de l’espace, avec un beat lourd, une basse vibrante et des mélodies bien lunaires, bien progressives. Un vrai « drive by » au blaster laser avec Solo dans la Cadillac.

 

Puis quand on pense en finir avec le morceau, Ruff Draft prolonge son trip dans une ambiance plus posée, plus jazzy, plus mélodique, plus suave…

 

Avant de finir dans un moment de grâce spatiale d’une sensualité folle.
Un son à faire tomber amoureux de la Princesse Leia le plus loyal des Bloods ou des Crips

 

 

L’album continue sur des touches plus électroniques, toujours haut perché dans les étoiles, avec Grae Matter et surtout Logic Gate, le moment le plus expérimental d’Illusion Fracture.

 

Le début de la track pourrait rendre fou le plus zen des moines bouddhiste avec ce chant tribal bouclé à l’infini…
Pourtant, accroche toi jeune padawan, parce que cette boucle entêtante, ce n’est qu’une partie de la chrysalide qui emmène ce morceau très loin !

 

À ces chants de la jungle viennent se mélanger des vagues déferlantes de synthés, pour mieux créer le  contraste, avant de s’enlacer tendrement dans des basses bien bondissantes… Crescendo de dingue, hallu complète, souffle court !

 

 

Si cette fusion est sans doute la plus particulière d’Illusion Fracture, ces contrastes, ces métissages d’ambiances et de textures restent une constante de l’album. C’est ce qui lui amène toute sa cohérence, toute son identité propre.

 

Après avoir imaginé ce petit con d’O-Dog débarquer à la petite sauterie des Ewoks avec la track précédente (pour continuer sur la référence Star Wars sous acide), on poursuit le voyage schizophrénique avec Expansions.

 

 

Totalement dans l’esprit « gangsta rap de l’espace », cette track est brutale et testostéronée. Elle mélange rythmique lourde et synthés galactiques puissants, en y ajoutant un soupçon de groove, de basses et de pression. Un moment juste assez paranoïaque pour se dire que ça pue l’embrouille de l’espace à Inglewood !

 

Jediz N the Hood


 

 

La première moitié de l’album se referme sur les mêmes principes avec Ryu Hayabusa.

Des alliances de synthés lasers avec des rythmiques plutôt lourdes qui finissent par se relâcher quand elles atteignent leur pics !

 

Puis vient cette transition magnifique, toujours aussi synthétique mais beaucoup plus raffinée au niveau rythmique.

The Singularity n’est pas là que pour préparer le prochain ascenseur émotionnel, mais il le fait pourtant très bien.

 

Il le fait bien parce que Early Show tranche aussi avec cette approche.
Ici, on est plus dans la mélancolie nocturne, la pointe de nostalgie de ce bon Solo loin de sa princesse alors qu’il fixe les étoiles…

 

Les mélodies sont apaisées, et les différents contrastes de textures sonores ne sont là que pour sublimer cette douce mélancolie.
Bref encore un métissage des approches hyper réussi, très « émo », progressif, en y apportant cette touche de vigueur un peu « bad boy » dans la rythmique.

 

Touchés, mais un peu vénères, on peut alors tous essuyer une petite larme pour Carrie Fisher. RIP Madame.

 

 

La suite et fin de l’album me semble ensuite redescendre un peu, même si les morceaux qualitatifs et hybrides continuent de s’enchaîner, comme avec Behaving Poorly, complètement progressif, totalement spatial, entièrement décomplexé.

 

On finit enfin tout en douceur avec Messages, encore dans un morceau nocturne, très « duvet », réchauffant quoi !

 

Et dans un dernier coup de semonce synthétique, on clôt l’album avec une salve d’Uzi ou de blasters tirée vers les étoiles, dans une fin de nuit calme et introspective, couchés sur le capot d’un lowrider.

 


 


CONCLUSION


 

Au-delà du concours de références fumeuses de cet article, il faut reconnaître une cohérence et une ambiance expérimentale et métissée à Illusion Fracture.

Tout au long de l’album, le voyage s’opère, l’odyssée de l’improbable se réalise, avec des allers-retours incessants entre la Terre et l’espace, entre le bitume et les étoiles.

Reste plus qu’à appuyer sur « play » pour entamer le décollage, encore et encore.

 

 

Anthracite

 

 

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